Newsletter 16 décembre 2025

Chers collègues,

En 1995, à Copenhague, le Sommet social mondial, auquel ont participé 117 chefs d’État ou de gouvernement, a adopté un plan mondial cohérent et articulé visant à éliminer la pauvreté, à promouvoir le plein emploi productif, à lutter contre les inégalités et à favoriser l’inclusion sociale. Il a placé les personnes au centre du développement. Trente ans plus tard, la communauté internationale s’est réunie lors du deuxième Sommet mondial pour le développement social, du 4 au 6 novembre 2025 à Doha, au Qatar. Mais cette fois-ci, seuls 40 chefs d’État ou de gouvernement y ont participé.

En tant Global Call to Action Against Poverty (GCAP), nous espérions que cet événement mondial des Nations unies deviendrait le «sommet des inégalités».  Dans un monde où les inégalités sont devenues extrêmes, c’est là le défi central pour la justice sociale. Malheureusement, cela n’a pas été le cas.

Malgré le contexte de tensions géopolitiques, de guerres et de conflits, des engagements importants et positifs ont été pris, par exemple en matière de protection sociale universelle et de services publics pour tous. Cependant, ces engagements n’ont pas été accompagnés de plans d’action concrets. Dans l’ensemble, le sommet n’a pas généré l’élan nécessaire pour transformer les mots de la déclaration en un véritable mouvement visant à atteindre son objectif global, celui de la justice sociale pour tous.

C’est pourquoi nous pensons qu’il est urgent que la société civile participe activement, de manière beaucoup plus forte et mieux coordonnée, afin de demander des comptes aux gouvernements sur leurs promesses et de raviver l’espoir.

Aperçu

L’objectif du Sommet social mondial était de réaffirmer l’engagement envers la Déclaration et le Programme d’action de Copenhague, y compris leur mise en œuvre, et de donner un élan à la mise en œuvre du Programme 2030. Les espoirs étaient grands lorsque le Secrétaire général des Nations Unies a proposé d’organiser un deuxième Sommet social mondial.

Selon le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, le Sommet et la Déclaration de Doha constituent «un coup de pouce au développement» et un «plan pour les peuples».  Le document final officiel, la Déclaration politique de Doha, a été approuvé en plénière le matin du premier jour, le 4 novembre. Il avait été négocié au cours de l’année et finalisé le 5 septembre au siège des Nations unies à New York, sans toutefois que la société civile ait participé au processus de négociation (voir ci-dessous plus d’informations sur la Déclaration politique).

Selon les chiffres officiels, plus de 8 000 personnes ont participé au sommet. Outre les plénières et les deux tables rondes, plusieurs volets de travail spéciaux ont été organisés, par exemple par l’Alliance mondiale contre la faim et la pauvreté, le Forum de la société civile (voir plus bas) et le Forum du secteur privé. 250 événements parallèles («Solutions Sessions»), ont été organisés en présentiel au Centre de conventions de Doha et en ligne. Grâce à ce large éventail d’événements, de nombreux participants se sont réjouis que leurs sujets aient été abordés et ont pu nouer de nombreux contacts. Cependant, il n’y avait pas le sentiment que nous étions engagés dans un projet commun ou un mouvement en faveur du changement.

Comme lors des autres sommets et conférences des Nations unies cette année, les États-Unis n’ont pas participé. Tous les autres pays ont participé, mais seuls les pays du Sud ont envoyé leurs chefs d’État. La plupart des pays ont envoyé des ministres ou des hauts fonctionnaires.

Il n’est donc pas surprenant que l’attention des médias ait été très faible. Ce sommet a été éclipsé par d’autres processus mondiaux, notamment la COP30. Le dernier jour du Sommet social mondial, les reportages sur la COP30 ont dominé les gros titres des médias, tandis que le Sommet social mondial n’a pratiquement pas été couvert.

Cela contrastait fortement avec la COP30 en termes d’attention accordée par les gouvernements et le public, mais aussi avec les réalités sociales que le sommet était censé aborder. Cela conduit à penser que nous avons besoin d’une COP sur les inégalités pour la justice sociale, avec des objectifs, des calendriers et des feuilles de route clairs, ainsi que les efforts conjoints que cela implique, avec le soutien des énergies concertées de la société civile et une plus grande sensibilisation du public.

La Déclaration politique de Doha

La Déclaration politique de Doha s’appuie sur la Déclaration et l’Appel à l’action de Copenhague de 1995 et reprend donc des éléments d’accords antérieurs conclus lors de sommets des Nations unies. Nombre d’entre eux sont positifs. Il convient également de préciser que, après des premières ébauches peu convaincantes, la déclaration finale s’est avérée beaucoup plus forte.

Dans le contexte géopolitique actuel, c’est déjà une victoire. Les modalités de suivi et d’ examen prévues dans la déclaration peuvent être utilisées à la fois pour poursuivre les travaux sur la justice sociale dans les années à venir et pour demander des comptes aux gouvernements dès maintenant et au-delà de 2030. Il convient également de noter que, si de nombreuses questions et demandes relatives à la pauvreté, au plein emploi et à la cohésion sociale ont été réexaminées, la déclaration a abordé de nouvelles préoccupations telles que l’économie des soins, les salaires décents, l’intelligence artificielle et la fracture numérique.

Néanmoins, le sommet a mis en évidence le fossé qui existe entre le discours des accords des Nations unies et les réalités qu’ils sont censés traiter. Les engagements concrets font défaut. Cela entraîne une frustration et une perte de confiance dans les processus internationaux et le rôle des Nations unies.

Évaluation de la déclaration :

  1. La déclaration décrit les problèmes et les défis – ainsi que certaines réussites – liés au développement social et à la justice sociale. Voir, par exemple, le paragraphe 18 :

Pourtant, 30 ans après la tenue du Sommet mondial pour le développement social, les progrès restent lents et inégaux, et des écarts et des inégalités importants persistent au sein des pays et entre eux. À seulement cinq ans de l’échéance de 2030, les progrès vers la réalisation de la plupart des objectifs de développement durable ont été beaucoup trop lents, certains objectifs étant au point mort, voire en recul, malgré des avancées notables dans quelques domaines.

Il est important de reconnaître les problèmes existants, par exemple la crise de la dette, qui reste un défi majeur pour le développement social. Cependant, l’analyse n’est pas assez approfondie. La déclaration étant le fruit d’une négociation entre les gouvernements, les questions difficiles ont été évitées.

Cependant, c’est une chose de dire que la réalisation des ODD est beaucoup trop lente. Mais qu’est-ce qui explique cette lenteur ? On pourrait pointer du doigt l’impact des politiques d’austérité, qui ne sont pas du tout mentionnées dans la déclaration, alors même que l’austérité touche 84 % des pays du monde, avec des coupes dans les budgets de la santé, de l’éducation et de la protection sociale. L’austérité est un facteur majeur de pauvreté et d’inégalité, mais elle n’a pas été mentionnée dans la déclaration.

  1. Compte tenu de l’absence d’analyse ciblée, il n’est pas surprenant que la déclaration manque de vision. Au GCAP, nous espérions que ce sommet serait consacré aux inégalités et que la déclaration placerait la lutte contre les inégalités au cœur de la voie vers la justice sociale. Au lieu de cela, les inégalités ne sont abordées que comme un problème. La déclaration reprend les termes de l’engagement de Séville (quatrième Conférence internationale sur le financement du développement) visant à poursuivre la réforme de l’architecture financière internationale, mais cela reste une aspiration qui manque de détails. Les changements structurels nécessaires pour réduire les inégalités, notamment la transformation du FMI et de la Banque mondiale, ne sont pas mentionnés. En outre, il existe d’importantes lacunes : la discrimination et la marginalisation conduisant à des inégalités majeures ne sont pas directement abordées – comme par exemple celles subies par les communautés discriminées en raison du travail et de l’
  2. Le fossé entre les discours et les actions : bien qu’il y ait des messages forts sur les services publics – soins de santé universels, éducation, accès à l’eau et au logement, protection sociale et passage de l’emploi informel à l’emploi formel –, il n’y a pas de plans ou d’objectifs concrets, pas de feuilles de route pour la mise en œuvre et pas de propositions sur les ressources financières nécessaires pour atteindre ces objectifs ambitieux. Le fossé entre les discours et la dure réalité est plus large que jamais.
  3. La déclaration n’est pas toujours cohérente et pose également problème à certains égards dans ses appels à l’action. Par exemple, dans la section consacrée à la santé universelle, l’appel au financement privé ou aux partenariats public-privé va à l’encontre des preuves démontrant que ce type de financement est contre-productif. Et s’il faut se réjouir que l’appel à la protection sociale mette l’accent sur l’universalité, la mention des filets de sécurité sociale n’est pas cohérente avec l’approche universelle.
  4. Parmi les points positifs, on peut citer la protection sociale comme instrument majeur de réduction des inégalités et de la pauvreté. La protection sociale est mentionnée 25 fois dans la déclaration. La quantité ne fait pas tout, mais elle montre l’importance du sujet pour les objectifs de la déclaration. Il y a également des éléments qualitatifs qui sont à saluer. Cela inclut le financement des plans et stratégies nationaux. L’engagement à une augmentation de la couverture de protection sociale de deux pojnts de pourcentage par an au minimum n’est pas assez ambitieux, mais il peut néanmoins servir de base pour le travail de suivi au niveau national.

Voir l’un des paragraphes clés sur la protection sociale :

Renforcer les systèmes de protection sociale, ainsi que les investissements dans des mesures, y compris les socles de protection sociale, et intégrer le financement des systèmes et des politiques de protection sociale, y compris les socles et les politiques conformes aux recommandations de l’Organisation internationale du travail et aux normes convenues au niveau intergouvernemental, dans les plans et stratégies nationaux, tout en apportant un soutien aux pays en développement qui visent à augmenter la couverture de la protection sociale, y compris ceux qui visent à le faire d’au moins deux points de pourcentage par an. Paragraphe 29 (g)

  1. Le GCAP salue la décision prise dans la déclaration de faire le point sur les progrès accomplis tous les cinq ans. Le premier sommet mondial d’évaluation aura lieu en 2031. La Commission du développement social procédera à des évaluations annuelles, et les commissions régionales seront chargées de suivre et de rendre compte de la mise en œuvre annuelle. La manière dont ce travail sera effectué et financé n’est pas encore claire. L’obligation de rendre des comptes n’est mentionnée qu’une seule fois dans la déclaration. Cependant, le suivi renforce l’importance de mécanismes solides de redevabilité aux niveaux national, régional et mondial.

Participation de la société civile

 

Les membres de la société civile se réunissent à Doha.

 

La société civile, tant pendant la préparation que pendant le sommet, était fragmentée et sa présence aurait pu être plus forte. Cela reflète le rétrécissement de l’espace accordé à la société civile dans de nombreux pays, qui a également un impact sur l’espace accordé à la société civile au sein des Nations unies. Cela tient également au manque de coordination au sein de la société civile sur les questions de développement social. Pour que la société civile puisse mettre en place un programme cohérent et solide en matière de justice sociale et garantir une plus grande responsabilité de la part des gouvernements, nous devons travailler ensemble de manière plus efficace sur la stratégie et améliorer notre coordination.

Sur une note positive, la société civile était présente en beaucoup plus grand nombre que prévu initialement lors du sommet. De nombreuses voix diverses ont pu se faire entendre, par exemple lors du Forum des jeunes, des événements consacrés aux solutions et du Forum de la société civile. 25 membres du GCAP ont pu participer en personne, provenant de toutes les régions : 11 d’Asie, 9 d’Afrique, 3 d’Europe et 2 d’Amérique latine et des Caraïbes.

 

Réunion des membres et partenaires du GCAP à Doha pendant le Sommet social mondial 2025

 

Concernant le processus de préparation : contrairement aux sommets précédents, il n’y a pas eu de processus clair et inclusif permettant à la société civile de contribuer aux négociations intergouvernementales sur la Déclaration politique. Cela reflète la place contestée de la société civile dans de nombreux pays et à l’ONU. Cependant, les réseaux mondiaux de la Coalition mondiale pour les socles de protection sociale, du Groupe majeur pour les enfants et les jeunes, du Groupe des parties prenantes sur le vieillissement, du Comité des ONG pour le développement social, d’Our Future is Public et du GCAP ont régulièrement apporté leur contribution aux projets, principalement par l’intermédiaire des missions des États membres auprès des Nations unies à New York et dans les capitales nationales. Le GCAP a défendu à New York et dans plusieurs capitales nationales les revendications suivantes (voir ici).

Le GCAP a organisé des assemblées populaires régionales en Afrique, en Asie, en Amérique latine et dans les Caraïbes afin de préparer le sommet et l’Assemblée populaire mondiale qui s’est tenue avant le Sommet social mondial le 29 octobre 2025, avec la participation d’une large partie de la société civile. La Déclaration populaire pour le Sommet social mondial est le résultat de cette assemblée. Elle a été bien accueillie et largement diffusée pendant le sommet. Le GCAP a également coordonné la réunion préparatoire de la société civile à Doha, organisée après le Forum des jeunes par le Groupe majeur pour les enfants et les jeunes.

Lors du sommet lui-même, de nombreux événements se sont déroulés simultanément, les événements parrainés par les gouvernements ayant lieu dans des espaces différents de ceux proposés par la société civile.  Cela signifiait que, parfois, les gouvernements n’ont pas participé comme prévu aux événements organisés par la société civile. Le centre de conférence de Doha disposait d’un étage séparé réservé aux réunions des gouvernements, auquel la société civile ne pouvait accéder qu’accompagnée d’un membre de la délégation gouvernementale. Cela a imposé des restrictions aux réunions entre les représentants des gouvernements et de la société civile.

Le Forum de la société civile, qui s’est tenu les 5 et 6 novembre, a été organisé par le Comité des ONG pour le développement social, groupe officiel de la société civile reconnu par l’ONU pour soutenir la contribution et la présence de la société civile à la Commission annuelle pour le développement social. Le Forum comprenait une cérémonie d’ouverture et une cérémonie de clôture. Dix « événements phares » auto-organisés ont eu lieu en réponse aux dix engagements pris à Copenhague. Cela a permis aux principaux acteurs de la société civile de s’exprimer et d’interagir avec les représentants des gouvernements et du système des Nations unies. Cependant, aucune déclaration commune n’a été préparée pour être présentée lors de la séance plénière finale.

Le GCAP a organisé au total sept événements, dont deux au Forum de la société civile et deux événements parallèles officiels. Par exemple, un événement avec le GFoD sur la situation des communautés victimes de discrimination en matière d’emploi et de descendance et sur la protection sociale, qui a été diffusé sur la Web TV des Nations unies.

Le sommet a été l’occasion de mener des actions de plaidoyer. Par exemple, une délégation de représentants du GCAP a rencontré des membres du Parlement européen et des représentants de la Commission européenne.

Regardez l’événement : Engagement n° 7 sur la promotion des socles de protection sociale et la mobilisation du soutien au développement de l’Afrique et des pays les moins avancés ici.

Regardez l’événement : Protection sociale sensible au genre et transformation économique en période de réforme ici.

 

Nuru Maro (à droite), coordinatrice du GCAP Afrique, et Beckie Malay (deuxième à partir de la droite), du GCAP Philippines, ont participé en tant qu’intervenantes à l’événement parallèle « Protection sociale sensible au genre et transformation économique en période de réforme », organisé par le GCAP et le Feminist Task Force.

 

Regardez l’événement officiel «Solution» (virtuel) : Protection sociale universelle pour un avenir juste, durable et inclusif – Financement, mise en œuvre et solidarité intergénérationnelle ici.

Le GCAP a également coorganisé un autre événement officiel (virtuel) intitulé «Dette, pauvreté et droits humains : comment réformer l’architecture internationale de la dette pour une justice mondiale ?», lors du sommet du 4 novembre 2025.

Conclusions

La situation géopolitique et la période de turbulences que traversent les processus mondiaux, ainsi que les défis existentiels auxquels sont confrontées les Nations unies, ont fait que le sommet n’a pas reçu toute l’attention et le temps qu’il méritait. La société civile n’a pas été bien coordonnée, son attention étant tournée vers des priorités concurrentes, notamment la justice climatique et la gestion des conflits en cours, en particulier ceux en Ukraine, à Gaza et au Soudan.

Une société civile informée, bien organisée et courageuse est essentielle pour demander des comptes aux gouvernements. Nous devons insister sur la transparence du suivi de la mise en œuvre et sur la redevabilité. Pour cela, il est essentiel d’améliorer la coordination et de renforcer les alliances.

La responsabilisation aux niveaux local, national, régional et mondial nécessitera une planification, une communication et une coordination. Au niveau national, les gouvernements, en collaboration avec les partenaires sociaux et la société civile, peuvent élaborer des plans concrets et des calendriers pour mettre en œuvre les engagements mondiaux, jusqu’aux ODD de 2030 et au-delà. Cela doit inclure des socles de protection sociale universels et une couverture sanitaire universelle. Plusieurs pays ont démontré que cela était possible, et nous disposons d’outils tels que les rapports volontaires locaux, les rapports nationaux volontaires et les examens des droits de l’homme qui peuvent soutenir nos objectifs.

Mais les mesures prises aux niveaux national et régional ne suffisent pas. La persistance de la pauvreté, de la discrimination, des inégalités et de l’injustice sociale nécessite une plus grande attention au niveau mondial ; ces problèmes trouvent leur origine dans la politique mondiale, la cupidité économique des entreprises et des individus et la soif de pouvoir. C’est pourquoi nous avons besoin d’une idée fédératrice de «COP de la justice sociale», où les gouvernements, la société civile, les partenaires sociaux et les médias se réunissent et placent les questions de justice sociale en tête de l’ordre du jour pour la survie mondiale elle-même, et élaborent des plans et des engagements concrets pour la mise en œuvre des engagements de Copenhague renouvelés à Doha.

 

En toute solidarité,

 

Ingo Ritz

Global Call to Action Against Poverty (GCAP)